___Elle était là, sur le seuil de la porte de cette petite maison ancienne. Eux étaient là, face à elle. Une femme, un homme. Soixante ans, sûrement. Une petite valise traînait sur le perron. Cela faisait longtemps qu'elle n'habitait plus ici, Delilah. Elle avait déjà presque tout emporté. Ou presque. Ils la regardaient étrangement. La femme l'embrassa, lentement. Comme une ultime fois. Delilah, elle, ne montrait aucun signe de tristesse. Elle avait toujours ce détachement de la réalité qui la caractérisait si bien. Elle les regardait, simplement. Et cela les déstabilisait. L'homme lui lâcha :
- Pourquoi tu reste là ? Tu ne devais pas partir ? Définitivement ? rajouta-t-il.
- Si.
- Tu es jeune, dit sa mère dans un souffle.
- J'ai grandi depuis longtemps. Tu le sais, pourtant.
La femme se tu. Oui, elle le savait. Malheureusement.
- Ne crées pas encore de problèmes. Tu as déjà fait assez de dégâts. Pars.
- Très bien.
___Elle saisit la valise, se retourna, et commença à marcher, sans un regard vers eux. Le vent faisait tournoyer quelques unes de ses mèches et soulevait sa veste noire. Elle dépassa une boulangerie puis accéléra le pas.
___Elle marchait, seule. Les gens se retournaient sur son passage. Sa beauté frappait et éclipsait tout le monde. Mais elle ne les regardait pas. Elle continuait sa route. A pied, comme d'habitude. Seuls les pavés et le goudron avaient droit à son regard sombre et profond. Elle avançait tout droit. Il faisait bon, pour un mois d'Avril. Mi-Avril. Le seize. Un jour important. Pour elle, seulement. Dix-huit ans, déjà. Enfin.
___Pendant dix minutes, elle marcha sans un mot. Plusieurs adolescents la reconnurent et lui demandèrent des autographes. Elle leur signa et leur fit son sourire avant de partir. Le sourire qu'on lui avait apprit. Qu'elle avait dû choisir il y a un an avec une professionnelle. Un sourire hypocrite. Celui qu'elle devait faire à chaque fois, à présent. Mais elle était habituée.
___Delilah était arrivée chez son ami. Petit ami. Dernier et seizième étage d'un grand immeuble. Elle déposa son manteau sur la première chaise à portée de main, puis se dirigea dans leur chambre. Evan était là, complètement étalé en plein milieu du lit. Ses yeux étaient fermés, il respirait anormalement. Elle s'allongea à ses côtés, puis déposa sur ses lèvres un court baiser. Il émit un son rauque, puis elle lui susurra :
- Je sais que tu ne dors pas.
Il se leva brusquement, puis lui répondit :
- C'est pas marrant, tu sais toujours tout, Lee.
- Je sais, répliqua-t-elle.
___A ces mots, il se mit à rire. Bruyamment. Delilah détestait quand il faisait ça. Elle réprima une grimace et se leva. Evan fit de même, puis se dirigea vers un recoin de la pièce, encore en caleçon. Les muscles biens dessinés. Il tira d'un sac un cadeau, qu'il lui tendit.
- Bon anniversaire, ma chérie.
- Merci, répondit-elle en attrapant le présent.
___Elle ouvrit le paquet et découvrit, sans surprise, une bague en or blanc ornée de diamants, avec en son centre, un joli saphir. D'un bleu à tomber par terre. Qu'est-ce qu'il était prévisible. Elle l'embrassa, lui souffla un merci puis lui sourit. Le même sourire qu'elle avait fait aux adolescents toute à l'heure. Oui, elle était contente. Qui ne le serait pas après ce cadeau ? Mais quelque chose subsistait entre eux. Comme d'habitude. Comme avec tout le monde. C'est ce qui éloignait Delilah des autres. Ce poison qui régnait en elle.
- Ca s'est bien passé, avec tes parents ? interrogea-t-il.
- Non, évidemment.
- Dommage.
- Peut-être, acheva-t-elle.
___Delilah partit ranger les dernières affaires qui étaient restées là-bas dans une armoire de leur chambre. Une paire de chaussures et quelques pulls. Elle retourna auprès d'Evan qui s'était rallongé sur le lit. Il glissa une main dans son dos et la fit basculer vers lui.
- Tu seras prête à huit heures trente, ma chérie ?
- Oui.
___Une fête. Il avait prévu une fête pour elle. Pour ses dix-huit ans. Il y aurait de ses amis à lui, qu'elle n'aimait pas trop, des gens célèbres, des gens riches, des gens importants. Des gens dont elle se fichait éperdument. Mais il y aurait June, son amie. Heureusement. Evan la ramena à la réalité en lui caressant les cheveux, puis l'embrassa.
- J'ai envie de toi, Lee.
___« Comme tous les autres », pensa-t-elle. Il continua à l'embrasser pendant quelques minutes, lui murmurant des « je t'aime » sans cesse.
Cette matinée là, il lui fit l'amour.
___Le soir, ils sortirent d'une limousine noire. Les flashs, les cris. Elle commençait à connaître. Ils se tenaient côte à côte. Delilah avançait de cette démarche assurée et sensuelle qu'elle avait tout le temps. Leurs deux gardes du corps se trouvaient près d'eux, mais ne servaient pas à grand-chose : des barrières entouraient le passage de la voiture à l'entrée de la boîte de nuit. Du monde se trouvait de l'autre côté des grillages. Des centaines de personnes. Qui criaient. Des adultes, peu d'enfants, des adolescents. Evan l'entraîna à l'intérieur de cette boîte. La plus connue, la plus chère, la plus belle. Celle qu'il avait choisi de louer ce soir-là à l'occasion de l'anniversaire de celle qu'il surnommait Lee. Sa Lee. La salle était grande, pour ne pas dire immense. Les lumières fusaient de partout. La musique était forte. La chaleur humaine était élevée. Les gens présents étaient nombreux. Ils lui souhaitèrent un « joyeux anniversaire » ; elle leur répondait par un « merci » habituel. Elle ne les connaissait pas.
___Delilah se posa dans un coin. Evan était partit discuter avec Aaron Collins, un célèbre producteur, avec qui il allait bientôt travailler sur un film important. Oui, Evan était acteur. Plutôt célèbre et très bien payé. Au bout d'une minute, un jeune homme qui devait avoir dix-neuf ans s'approcha d'elle. Des cheveux blonds, des yeux marrons.
- Pourquoi tu es toute seule ?
- J'avais envie.
- C'est bizarre que personne ne soit venu avec toi avant, dit-il.
- Je voulais être seule.
___Voyant qu'elle ne voulait pas de lui, il se releva, la salua et s'en alla. Quelques secondes après, une fille aux cheveux flamboyants vint s'installer sur le fauteuil à côté d'elle.
- Tu en as mit du temps, s'exclama Delilah.
- Désolée, je me suis faite belle, lui répondit l'autre.
- Heureusement que tu es là June, je m'emmerdais vraiment.
___La jolie rousse lui répondit par un sourire, puis elles partirent danser, sous l'½il admiratif des hommes présents.
______________________________Supplication .
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